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Marche immobile

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Il arrive que le chemin impose une halte.
Après des milliers de kilomètres parcourus, mon genou m’a contraint à l’immobilité. Mais l’arrêt du corps n’est pas celui de l’âme. Dans ce silence retrouvé, les signes se font plus clairs, les souvenirs remontent, et la marche devient intérieure.
Ce texte raconte cette transition : celle d’un randonneur qui apprend à avancer autrement, entre patience, écriture et fidélité à l’élan du chemin.

Les signes qui me guident

Il y a des moments dans ma vie où les signes deviennent impossibles à ignorer.
Certains parleront de hasard, d’autres de coïncidences.
Moi j’y vois des invitations, presque des appels.
Une coquille sur un poteau, une statue de Saint-Jacques, une balise de chemin, une coupure de presse jaunie retrouvée dans un tiroir… Ces signes, pour qui a marché des dizaines de milliers de kilomètres, ne sont jamais neutres.
Ils résonnent, ils parlent, ils relient.

La marche m’a appris à écouter ces petites voix que le quotidien étouffe.
Quand le regard se porte vers l’horizon et que les pas scandent le temps, tout devient plus simple : le monde entier se met à parler dans la langue du chemin.
Les coquilles jalonnent ma route, mais aussi ma vie.
Elles disent : « avance », « continue », « le sens est là ».

Aujourd’hui, alors que mon corps m’impose une halte, ces signes se font plus insistants encore. Comme s’ils voulaient me rappeler que le marcheur n’a pas besoin de marcher pour être en chemin.

Forger mon âme de marcheur

Je ne compte plus les kilomètres avalés à travers mes multiples chemins : De cabanes en cabanes dans les Vosges, de Strasbourg à Paris au fil de l’eau, d’Alsace à Vézelay, du Mont-Sainte-Odile à la Galice, la découverte du Piémont pyrénéen, des chemins d’Espagne, d’Italie, des Alpes, du Jura, des Vosges, du Massif central, des Rocheuses Canadiennes, etc.
Chaque sentier a laissé en moi une empreinte.
Les retours réguliers sur ces itinéraires qui m’ont façonné sont devenus comme des pèlerinages intérieurs.
Repartir, c’était toujours revenir à une source, à un ancrage.

Je revois encore mes départs à l’aube, sac sur le dos, alors que la brume s’accroche aux champs. Le silence de la campagne se brisant seulement sous le pas régulier de mes chaussures et le chant des oiseaux. Ces allers et retours n’étaient pas seulement des voyages : ils étaient des initiations.

Pas à pas, dans mes randonnées au long cours, mon âme s’est forgée dans l’effort, dans la rencontre, dans la répétition du geste simple : poser un pied devant l’autre. Le nomadisme est venu s’ancrer dans mon état d’homme. Non pas comme un choix exotique, mais comme une manière d’exister.
Être en mouvement, c’est rester vivant.

La marche n’a jamais été une fuite. Elle est un retour à soi. Elle me donne ce que les mots seuls ne savent pas dire : le goût du silence, la densité des instants, l’évidence d’une fraternité humaine rencontrée au détour d’un sentier.
Je me souviens de repas partagés sous des abris précaires, de regards complices avec des inconnus devenus compagnons de route, de gestes, de solidarité simples, mais essentiels : un pansement offert, une gourde tendue, une parole réconfortante.

Ces expériences, infiniment modestes, sont pourtant celles qui façonnent ma vie.
Dans la marche, l’essentiel reprend sa place.
L’eau, le pain, la lumière, le sommeil deviennent des trésors.
Chaque pas inscrit dans le sol devient alors une trace intérieure, une mémoire.

De marcheur à passeur

Mais marcher n’a jamais suffi. Très vite, j’ai senti qu’il fallait partager, transmettre, tendre la main à celles et ceux qui osaient franchir le seuil du chemin.

C’est ainsi qu’est né lors d’une rencontre au bord d’un chemin de halage, Le Porteur d’Espoir. Pendant des années, j’ai écrit, raconté, témoigné. Des journaux modestes, des articles sincères, qui ont eu pour vocation de dire que le chemin appartient à tous.
Que chacun peut se mettre en marche, à sa façon, avec ses forces et ses fragilités.

Je suis devenu un passeur d’expériences, en Italie, sur le chemin de Rome, par une autre rencontre, parfois un guide, quelquefois un compagnon de route. J’ai encouragé des dizaines de pèlerins. Je les ai aidés à trouver leur souffle, à écouter leur pas, à se fier à la coquille dessinée sur un tronc ou gravée dans la pierre.

Être « Porteur d’Espoir », n’est pas un titre. C’est une mission silencieuse : celle de dire à l’autre « tu peux, toi aussi ». Et chaque pèlerin rencontré a ajouté une pierre à mon propre édifice intérieur.

Je me rappelle de ce jeune homme hésitant au moment de quitter son quotidien. Il doutait de sa capacité à marcher plus d’une journée. Quelques semaines plus tard, il m’a écrit une lettre bouleversante : « J’ai compris que je pouvais avancer, non pas malgré mes faiblesses, mais avec elles. » Ce témoignage m’a confirmé que le chemin est un maître plus grand que n’importe quel discours.

Le temps de la halte

Aujourd’hui, le marcheur s’est arrêté. Non par choix, mais parce que mon genou multiopéré a dit stop. Maintenant équipé d’une prothèse, la rééducation s’est imposée, longue, aléatoire et parfois récalcitrante.

Au début, j’ai résisté : comment accepter l’immobilité quand on a fait de la marche un souffle vital ? Comment supporter de ne pas sentir la caresse du vent au matin, de ne pas entendre le crissement du gravier sous mes pas, de ne pas voir défiler les horizons des  multiples randonnées ?

Puis j’ai compris que cette halte n’était pas un arrêt.
Elle est un nouveau type de chemin, plus intérieur, plus exigeant. Là encore, les signes m’accompagnent. La statue de Saint-Jacques dans cette petite église alsacienne me rappelle que chaque pèlerin connaît ses épreuves. La coquille me souffle que l’essentiel est de rester fidèle à l’élan. Et les vieux carnets de randonnées posés devant moi disent que le partage, lui, ne connaît pas de frontière ni de limite de temps.

Cette immobilité imposée devient presque une discipline.
Elle m’apprend à regarder autrement, à trouver dans l’attente la même densité que dans la marche. Je réapprends à marcher autrement et à voyager en moi-même.

Vers de nouveaux projets

Cette pause forcée me donne du temps. Un temps rare, précieux, qui ouvre d’autres perspectives. Je le sens : quelque chose s’esquisse. Les signes convergent.

Le marcheur ne disparaît pas : il change de forme. Peut-être est-ce par l’écriture que je continuerai à être en chemin. Écrire, c’est aussi marcher, mais avec des mots à la place des pas. Peut-être par des rencontres à venir, des récits à partager, des projets à bâtir avec d’autres.

Ce qui est sûr, c’est que je reste habité par la marche, et que ma mission de passeur d’expériences ne s’éteindra pas. J’ai déjà en tête des textes, des conférences, des échanges qui permettront de faire résonner le souffle du chemin même dans des lieux où l’on ne marche pas.

Je suis en train de réapprendre à attendre. À m’ancrer dans le présent. Mais cette patience n’est pas stérile : elle prépare l’élan des jours futurs. Comme la terre qui se repose avant la germination, je sens que cette halte nourrit en silence des projets fertiles.

Hâte de continuer

Les signes sont là, clairs et évidents. Ils me disent que je suis encore et toujours randonneur, même assis… Ils me rappellent que la marche n’est pas seulement une affaire de jambes, mais d’âme et de regard.

Alors oui, j’ai hâte.
Hâte de me relever.
Hâte de reprendre le fil de mes pas.
Hâte de partager ces projets qui grandissent déjà en silence.

Le chemin m’attend.
Et je sais qu’il n’est jamais très loin.

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