Carnets de marche

Camino Perso

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Camino Perso
Là où les chemins cessent d’être balisés

Il existe des chemins que tout le monde emprunte.

Ils sont balisés, entretenus, rassurants. Des milliers de marcheurs les parcourent chaque année. Les marques de peinture sont là pour nous éviter l’erreur, nous confirmer que nous sommes dans la bonne direction et nous conduire, étape après étape, jusqu’à notre destination.

J’aime ces chemins.

Ils m’ont fait découvrir des paysages magnifiques, des villages oubliés, des sommets où le regard porte jusqu’à l’horizon. Ils m’ont appris à marcher longtemps, à économiser mes forces, à observer la montagne et à respecter le travail patient de celles et ceux qui entretiennent les sentiers.

Mais il m’arrive aussi de les quitter.

Pas par défi. Pas pour me compliquer la vie. Encore moins pour me perdre.

Simplement parce qu’un autre chemin m’appelle.

Camino perso en Provence
Camino perso en Provence

Une vieille piste forestière. Une sente discrète qui disparaît entre deux hêtres. Un chemin agricole qui s’éloigne du balisage. Ou parfois, aucun chemin du tout.

Depuis des années, j’ai donné un nom à ces itinéraires imprévus.
Je les appelle mes Camino Perso.

Ils ne figurent sur aucun topo-guide. Ils ne promettent aucun panorama exceptionnel. Ils n’offrent aucune certitude. Seulement une direction. Et la liberté de choisir comment y parvenir.

Je crois que cette manière de marcher en dit beaucoup plus sur moi que tous les kilomètres parcourus. Parce qu’au fond, un Camino Perso ne parle pas seulement de randonnée. Il parle de la vie.

Le matin où je me suis retrouvé de l’autre côté de la colline

Cette matinée-là ressemble à beaucoup d’autres.

Je sors de la tente avant le lever du soleil. L’air est encore frais et humide, la toile porte les dernières gouttes de rosée. Je range méthodiquement mon duvet, replie le matelas, prépare un café et un mélange de flocons d’avoine, avant de charger mon sac.

Les premiers pas sont toujours silencieux. Le corps se réveille doucement tandis que l’esprit flotte encore quelque part entre le sommeil et le rêve.

La forêt m’absorbe. Je marche sans vraiment réfléchir. Le chemin traverse une pente boisée, contourne quelques rochers, puis s’enfonce sous une futaie où les rayons du soleil peinent encore à atteindre le sol.

Après une demi-heure environ, quelque chose me dérange. Je serais incapable de dire quoi. Ce n’est ni un bruit ni un paysage. Plutôt une impression. Le soleil n’est pas exactement là où je l’attendais. La pente semble orientée différemment. Le vallon ne ressemble plus à celui que j’avais imaginé en consultant ma carte la veille.

Je poursuis quelques centaines de mètres avant de m’arrêter. Par réflexe, je sors mon téléphone. Aucun réseau. La carte refuse obstinément de s’afficher.

Il y a quelques années, cette situation m’aurait sans doute inquiété. Aujourd’hui, elle me fait sourire.

Je retire mon sac. Je m’assois quelques instants sur un tronc couché. Je regarde les arbres. J’écoute un pic-bois marteler un vieux hêtre. J’entends le murmure d’un ruisseau.

Je respire.

Je ne suis pas perdu. Je suis simplement de l’autre côté de la colline.

Cette nuance change tout. Être perdu, c’est ne plus savoir où aller. Être de l’autre côté de la colline, c’est seulement découvrir un itinéraire que l’on n’avait pas prévu.

Le choix du ruisseau

Je rejoins le petit cours d’eau que j’entendais depuis quelques minutes. Une discrète sente animale le longe, à peine visible. Les chevreuils l’ont dessinée bien avant moi.

Je décide de la suivre. Non parce que je sais où elle mène, mais parce qu’elle monte, et qu’au-dessus de moi se trouve la ligne de crête que je souhaite rejoindre.

Camino perso Ruisseau
Camino perso par un ruisseau

Le ruisseau serpente entre les pierres moussues. Je franchis un premier talus, puis un second. Les branches basses accrochent mon sac, les ronces ralentissent mes pas, quelques épines me rappellent qu’un détour se mérite parfois. Je progresse lentement.

Chaque pas demande un peu plus d’attention que sur un sentier balisé. Il faut observer le terrain, choisir où poser le pied, chercher le passage le plus simple, contourner un arbre tombé, traverser un amas de fougères.

Puis, soudain, la forêt s’ouvre. Devant moi apparaît une vaste clairière, une coupe de bois récente. Les grumes sont empilées en longues rangées. Le sol porte encore les profondes cicatrices laissées par les engins forestiers.

Je traverse cet étrange paysage en suivant mon intuition. À son extrémité, un vrai chemin apparaît. Large, évident. Comme s’il m’attendait.

Quelques minutes plus tard, il rejoint exactement la crête que je cherchais.

Encore une fois, je suis arrivé. Autrement.

Assis sur une souche

Je pose mon sac contre une vieille souche. Quelques fruits secs, un morceau de fromage, une gourde. Le temps reprend son rythme. Je regarde le paysage sans chercher à faire une photo. Je laisse simplement le silence faire son travail.

Et je repense à toutes les fois où un détour m’a offert davantage que le chemin prévu.

Je me souviens de ce vieux berger, croisé un matin de brume sur un alpage sans nom, qui m’avait fait signe avant même que j’ouvre la bouche, et qui m’avait tendu un café brûlant sans un mot d’explication, comme si recevoir un marcheur égaré faisait simplement partie de sa journée. Nous avions parlé de ses bêtes, du temps qui tournait, de rien d’important, et c’est peut-être pour cela que je m’en souviens encore.

Une vieille chapelle oubliée. Une ferme isolée. Une source invisible depuis le GR. Une nuit de bivouac que je n’avais jamais imaginée.

Les plus beaux souvenirs de mes longues itinérances ne sont presque jamais ceux qui étaient inscrits dans mon carnet de route. Ils sont nés d’une erreur, d’un doute, d’un choix. Ou simplement d’un chemin que j’ai eu envie de suivre.

C’est ce jour-là que je comprends véritablement pourquoi j’aime ces détours. Ils ne me font pas perdre mon chemin. Ils m’apprennent à me faire confiance.

Depuis longtemps, je leur ai donné un nom. Camino Perso. Deux mots qui résument ma manière de marcher.

Je pars avec une destination. Mais je laisse au chemin le droit de me surprendre.

Le plus beau des détours

Je pourrais raconter des dizaines de Camino Perso.

Il y a ces vieux chemins forestiers qui disparaissent peu à peu sous les fougères, ces sentes tracées par les animaux, ces pistes agricoles qui semblent ne mener nulle part. Chaque fois, il y a un moment où l’on hésite. Continuer ou revenir en arrière ? Faire confiance à son intuition ou retrouver le confort du balisage ?

Avec les années, j’ai appris que ces instants d’hésitation font partie du voyage. Ils m’obligent à observer davantage. À ralentir. À lever les yeux. À écouter.

Sur un sentier balisé, nous marchons souvent sans vraiment regarder. Les marques de peinture nous rassurent, elles décident presque à notre place. Nous avançons avec la certitude que quelqu’un est passé avant nous.

Sur un Camino Perso, cette certitude disparaît. Chaque croisement redevient une question. Chaque vallée mérite d’être lue. Chaque sommet se gagne autrement.

C’est peut-être cela que je viens chercher : retrouver cette attention que le confort finit parfois par endormir.

Le cèdre du Liban

Parmi tous mes Camino Perso, il en est un que je n’oublierai jamais.

J’étais en Italie, sur le Camino di Francesco. Après la traversée d’une petite ville, je perds complètement le balisage. Plus aucun Tau, la marque de Saint-François. Plus aucun marcheur.

Je consulte ma carte, choisis une direction qui me semble cohérente et m’enfonce dans la forêt. Je marche longtemps. Je croise quelques pistes, j’en abandonne une, j’en prends une autre. Je n’ai aucune certitude, seulement la conviction que chaque chemin finit bien par rejoindre un autre.

La fatigue commence à peser sur mes épaules. Les jambes tirent, le sac semble plus lourd qu’au matin, et le doute revient par vagues, discrètes mais tenaces. C’est dans cet état, à la lisière de l’épuisement et de l’abandon, qu’une odeur me parvient avant même que je voie quoi que ce soit. Un fumet de sauce tomate et de bois brûlé, porté par le vent, incongru au milieu de nulle part.

Je presse le pas. La forêt s’éclaircit. Une maison apparaît. Simple, isolée. Au milieu de la cour se dresse un immense cèdre du Liban, dont les branches semblent protéger les lieux depuis toujours. Une grande table est dressée sous ses branches. Quelques personnes discutent déjà autour d’un repas.

Camino perso sur le camino di francesco
Camino perso en direction d’Assise

Ma surprise doit se lire sur mon visage, car les leurs s’éclairent en retour. On m’accueille comme si l’on m’attendait. Les visages se tournent vers moi, curieux, amusés, hospitaliers. Les sourires remplacent les présentations. Le pain circule, le vin aussi. La langue est différente, mais nous parlons tous le même langage, celui des marcheurs qui arrivent fatigués et repartent le cœur plus léger.

Le silence de la forêt, que j’ai porté en moi toute la journée, laisse place au bruit chaleureux de la tablée, aux éclats de rire, au tintement des verres. Le repas dure. La nuit tombe doucement sur la cour, et personne ne semble pressé qu’elle finisse.

Cette soirée est restée gravée dans ma mémoire.
Cet endroit est hors du chemin balisé, hors de tout passage.
Un lieu de paix trouvé parce que je n’ai pas suivi le “”bon chemin””.

Le lendemain matin, au moment de repartir, je souris encore en y pensant.
Car je me perds une nouvelle fois.
Comme si ce chemin voulait me rappeler qu’il existait toujours un autre chemin.

La liberté de choisir

Lorsque je prépare une longue itinérance, j’étudie mes cartes avec attention. Je regarde les courbes de niveau, les vallées, les cols, les lignes de crête, les points d’eau.

Je pars rarement sans avoir un but, celui là-bas, loin dans l’horizon. Mais je refuse que l’itinéraire devienne une prison. Je veux qu’il reste une intention, pas une obligation. Une direction, pas une ligne que je devrais suivre coûte que coûte.

C’est pour cette raison que je marche toujours avec une carte. Quelquefois en papier, pliée dans une pochette transparente. Aujourd’hui, une application cartographique complète souvent mon orientation. Peu importe l’outil. L’essentiel est ailleurs : une carte ne décide pas, elle montre des possibilités. C’est à nous de choisir.

Je me souviens d’une source que rien, sur aucune carte, ne signalait. Je l’avais trouvée par hasard, en suivant simplement le bruit de l’eau qui semblait plus proche qu’il n’était censé l’être. Elle sourdait entre deux rochers, invisible depuis le chemin principal, et j’y avais rempli mes gourdes en me disant que ce genre de découverte ne se planifie pas. Elle se mérite.

Et ce choix, aussi simple soit-il, est déjà une forme de liberté.

Marcher autrement

Je rencontre parfois des randonneurs qui me demandent si je n’ai pas peur de me perdre. La réponse les surprend souvent.

Non.

Je respecte la montagne, je respecte la météo, je respecte mes limites. Mais je n’ai pas peur de me retrouver sur un autre chemin que celui que j’avais imaginé, parce que je sais que je finirai par retrouver une direction, et parce que j’ai compris que les détours sont rarement inutiles.

Ce sont d’ailleurs ces chemins-là qui font naître les rencontres les plus inattendues.
Je me souviens de cette vieille dame, dans un hameau que je n’aurais jamais traversé si j’avais suivi le balisage, qui m’avait longuement regardé arriver avant de me demander d’où je venais, comme si un marcheur surgissant devant sa maison était un événement qu’il fallait prendre le temps de comprendre. Il y avait dans ses yeux plus de curiosité que d’inquiétude.
Elle m’a offert un verre d’eau et m’a raconté, sans que je demande rien, l’histoire de son village.

C’est cela aussi, le Camino Perso.
Ces chemins qui te font croiser des gens surpris de voir un randonneur, un marcheur, un pèlerin, et qui sont heureux, l’espace d’un instant, que tu changes leur quotidien.

Les détours nous obligent à réfléchir, à nous adapter, à accepter que tout ne soit pas prévu. La marche m’a appris cela bien avant que je sache le formuler. Elle m’a appris que l’on avance parfois davantage en quittant la ligne droite.

Les chemins de la vie

Il y a quelques années, j’ai traversé une période où plus rien ne ressemblait à ce que j’avais prévu. Je ne raconterai pas les détails ici, ce n’est pas le lieu, mais je me souviens très précisément du jour où j’ai compris que le chemin que je suivais depuis longtemps venait de s’arrêter, net, sans prévenir, comme un balisage qui disparaît en pleine forêt.

Je me suis retrouvé exactement dans la position de ce matin en forêt, sac au dos, sans réseau, sans certitude. Sauf que cette fois, il n’y avait pas de carte à consulter, ni de crête à viser.

Ce qui m’a sauvé, je crois, c’est d’avoir déjà connu cette sensation ailleurs. D’avoir déjà appris, sur un talus boueux ou au bord d’un ruisseau, que ne pas savoir où l’on va n’est pas la même chose qu’être perdu. Qu’il suffit parfois de poser le sac, de s’asseoir, de regarder autour de soi, et de choisir une direction qui monte, même sans savoir ce qu’elle réserve.

Je n’ai pas retrouvé le chemin que j’avais quitté. J’en ai pris un autre. Il m’a mené vers des choses que je n’avais pas imaginées, et je ne suis pas certain qu’il soit meilleur que celui que j’aurais dû suivre. Mais il est le mien, et je l’ai choisi les yeux ouverts, comme on choisit de suivre une sente animale plutôt qu’un sentier balisé.

C’est peut-être cela, au fond, qu’un Camino Perso m’a enseigné bien avant que je marche, que l’on peut perdre un chemin sans se perdre soi-même.

Respirer la liberté

Lorsque je marche avec ma tente, mon réchaud et mes gamelles, je ressens quelque chose de difficile à expliquer. Je suis autonome. Libre de m’arrêter près d’une source, libre de bivouaquer lorsque la lumière devient belle, libre de modifier mon itinéraire, libre de suivre un vallon plutôt qu’une crête.

Cette autonomie nourrit une confiance discrète.
Je me donne simplement le droit de ne pas tout maîtriser.
J’accepte que l’inattendu fasse partie du voyage.

Et je respire la liberté de me perdre.

Mon Camino Perso

Aujourd’hui encore, il m’arrive de quitter un sentier balisé.
Je regarde une vieille piste disparaître entre les arbres. Je sors ma carte, je vérifie ma direction. Puis je pose le pied, sans trop savoir ce qui m’attend.

Je sais que ce chemin me conduira quelque part.
Peut-être vers un panorama.
Peut-être vers une rencontre.
Peut-être vers un simple moment de silence.
Peut-être seulement vers moi-même.

C’est ça, le Camino Perso.
Le pas hésitant, les pensées qui s’entrechoquent entre la continuité et le “rebrousse-chemin”, le regard qui se perd et qui se cherche.
C’est le temps qui passe et le doute qui peut s’installer.

Mais c’est surtout, chaque fois, le sourire d’y arriver autrement.

 

Et vous ?

  • Avez-vous déjà quitté un chemin balisé pour découvrir quelque chose d’inattendu ?
  • Je serais heureux de lire votre expérience dans les commentaires;

 

Cet article est une version entièrement réécrite et enrichie d’un texte publié en 2022.

 

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consacrés à l’écriture, à la marche et aux mémoires.

Couverture du roman Le Poids du Sac de Philippe Maschinot

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