L’homme en marche
Marcher. Simplement marcher.
C’est sans doute ainsi que tout a commencé, ou plutôt recommencé après une énième opération du genou. Le chirurgien m’avait conseillé la prudence, le kiné m’encourageait à tenir debout, et moi, je retrouvais peu à peu le goût du mouvement.
À chaque pas, quelque chose renaissait.
Je ne savais pas encore que ce mouvement allait changer ma vie.
De la rééducation contrainte à la marche choisie, un chemin s’ouvrait : celui du marcheur, du randonneur au long cours, de l’homme qui avance pour ne pas se perdre…
Marcher pour se retrouver
Enfant, j’arpentais les sentiers forestiers pour cueillir des fruits, suivre un chevreuil ou accompagner mon père en forêt. Puis la vie, le travail, les responsabilités avaient relégué ces élans au second plan. Jusqu’à ce que la marche revienne, comme une évidence.
Un soir, à la faveur d’un retour de nuit, j’ai redécouvert la solitude pédestre. Le froid, la lune, les bruits de la forêt, la lumière des vallées au loin… Cette marche imprévue fut un déclic : le corps savait ce que l’esprit avait oublié.
Dès lors, la marche s’est imposée comme un espace de guérison et de liberté.
De courtes randonnées, aux plus longues, traversées des Vosges et du Jura, j’ai appris à écouter le silence, à sentir le vent sur les crêtes, à me perdre pour mieux me retrouver.
Des chemins vers soi
Un jour, le besoin de partir encore s’est imposé.
Quitter la ville, suivre un canal, longer la Marne… Et puis, un matin, voir se dresser la tour Saint-Jacques, au cœur de Paris. J’avais randonné, seul, vers quelque chose d’invisible et pourtant essentiel.
Alors je suis reparti. D’abord pour quelques jours, puis pour des mois.
De Strasbourg à Compostelle, deux mille quatre cents kilomètres à travers la France et l’Espagne, le sac trop lourd des débuts, les pieds fatigués, mais le cœur léger.
Chaque pas m’éloignait du tumulte, chaque rencontre me ramenait à l’essentiel.
Sur le chemin, j’ai compris que la longue randonnée, n’est pas un exploit, mais une quête intérieure. Une manière d’apprendre le monde, les autres et soi-même.
Plus tard, au Québec, la vie m’a conduit ailleurs : père, entrepreneur, boulanger, je m’étais éloigné du marcheur. Jusqu’au jour où tout a vacillé.
Un burnout, une notion de myocardite, et cette certitude : il fallait repartir.
Reprendre le chemin, non pour fuir, mais pour renaître.
Cette fois, je suis reparti de Compostelle, à rebours, pour remonter vers l’est.
172 jours, 4 500 kilomètres, des millions de pas.
La marche n’était plus un effort, mais une prière silencieuse.
En posant mon sac à la fin du voyage, j’ai su que ma vie venait de basculer, à nouveau.
Écrire en marchant
La marche nourrit mes mots autant que mes poumons.
Chaque départ m’inspire, chaque rencontre devient un fragment d’histoire, chaque bivouac une page blanche à remplir.
C’est sur les chemins que sont nés mes récits, mes romans, mes réflexions.
Mon premier roman, Le Poids du Sac, témoigne de ce lien intime entre l’écriture et la marche, entre le corps qui avance en randonnée et la plume qui trace.
Marcher, c’est écrire autrement : avec ses pas, son souffle et son regard.
Aujourd’hui encore, je poursuis ce dialogue entre le marcheur et l’écrivain, entre l’homme qui randonne longuement et celui qui raconte.
La marche reste mon école de vie, ma méditation, ma manière d’être au monde.
Quelques randonnées marquantes
- Traversée des Vosges (400 km…) — Apprendre de la forêt entre souffle et silence, de cabanes en cabanes …
- Traversée du Jura (400 km…) — Retrouver le peu, l’essentiel et le plaisir des autres …
- De Strasbourg à Paris (500 km…) — Expérience hypnotique et formatrice des chemins de halage …
- Du mont Sainte-Odile à Compostelle (2 400 km) — Une quête de soi, une traversée du doute vers la lumière …
- De Compostelle à Strasbourg (4500 km) — Pour le rebours après un épuisement professionnel …
- Traversée du Massif central (400 km…) — Partager et ressentir.
- Great Divide Trail (une petite partie) – Rocheuses Canadienne et monsieur ours…
- Et tant d’autres…
Marcher pour vivre
Être marcheur, pour moi, c’est vivre pleinement l’instant présent.
C’est accepter de ne pas tout maîtriser, de se laisser surprendre par le vent, la pluie, la rencontre.
C’est avancer sans certitude, mais avec confiance.
La marche m’a appris à ralentir, à observer, à écrire autrement.
Elle m’a donné des histoires, des cicatrices, des horizons et des rencontres.
Et surtout, elle m’a appris à rester en marche, quoi qu’il arrive.


