Carnets de marche

La joie silencieuse des longues itinérances

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On me pose souvent les mêmes questions.

« Tu n’as pas peur de dormir seul dans la forêt ? »
« Comment trouves-tu de l’eau ? »
« Que manges-tu pendant plusieurs semaines ? »
« Tu ne t’ennuies jamais ? »

Je comprends ces interrogations. Elles sont naturelles. Elles parlent de ce que l’on voit de l’extérieur. Elles s’intéressent à la logistique, à l’organisation, à la sécurité.

Pourtant, elles passent à côté de ce qui me fait réellement repartir.
Si je marche des semaines durant, ce n’est ni pour les paysages, ni pour les kilomètres, ni même pour relever un défi.

Je pars pour retrouver une joie.
Une joie discrète.
Une joie qui ne fait pas de bruit.
Une joie que les longues itinérances sont presque les seules à offrir.
Une joie qui échappe au regard

Nous vivons dans un monde où la joie est souvent spectaculaire. Elle se photographie, se partage, se célèbre. Elle est associée aux grandes réussites, aux voyages extraordinaires, aux émotions fortes.

La marche m’a appris tout autre chose.
Les plus grandes joies arrivent sans prévenir.

Elles se cachent dans un rayon de soleil qui traverse la toile de la tente au petit matin.

Via Francigena, Toscane — Petit matin après une nuit de bivouac. La lumière apparaît et le monde semble retenir son souffle.
Via Francigena, Toscane — Petit matin après une nuit de bivouac. La lumière apparaît et le monde semble retenir son souffle.

Dans une tasse de café préparée lentement au bord d’un chemin. Dans une source découverte au moment précis où la gourde est vide. Dans le chant d’un merle ou dans le murmure d’un ruisseau.

Personne ne s’arrête pour immortaliser ces instants.
Et pourtant, ils deviennent immenses.

Je souris souvent lorsque je repense à ces moments.
Non pas parce qu’ils étaient extraordinaires, mais parce qu’ils étaient profondément vrais. Ils n’avaient besoin ni de témoin ni d’appareil photo. Ils existaient simplement, dans leur modestie, et cette simplicité suffisait à remplir ma journée.

Quand le regard apprend à ralentir

Au début d’une longue itinérance, je regarde aussi les kilomètres. Je pense à l’étape suivante, à la météo, à l’eau, au bivouac du soir.
Puis, les jours passent.
Sans que je m’en aperçoive vraiment, quelque chose change.
Le regard ralentit.

Et je n’attends pas l’extraordinaire.
Mais je commence à remarquer l’ordinaire.
Une odeur de résine. Une mousse plus verte qu’ailleurs.
Une toile d’araignée couverte de rosée. Le bruissement du vent dans les hêtres.

Tout ce qui pourrait sembler banal retrouve soudain une valeur immense.
Comme si la marche nettoyait doucement ma manière de regarder le monde.

Je crois que la marche nous rééduque à l’émerveillement. Nous retrouvons peu à peu notre capacité d’enfant à nous arrêter devant un papillon, à suivre le vol d’une buse ou à contempler un coucher de soleil sans éprouver le besoin de passer à autre chose.
Le temps cesse d’être un adversaire, il devient compagnon.

Le silence, un compagnon de route

On parle souvent du silence du marcheur.
Mais ce silence n’est pas une absence.
Il est une présence.

Il est rempli du chant des oiseaux avant l’aube, du craquement des branches, de la pluie qui frappe les feuilles, du vent qui change de direction, du bruit régulier des pas.

À mesure que ces sons prennent de la place, un autre bruit disparaît peu à peu.
Celui qui nous habite.

Les premières journées, l’esprit continue de courir. Il ressasse, anticipe, règle des conversations imaginaires.
Puis les kilomètres accomplissent leur œuvre.

Les pensées ralentissent.
Les inquiétudes perdent leur urgence.
Le mental cesse enfin de vouloir tout contrôler.
Et une forme de paix s’installe.

Cette paix n’arrive pas d’un seul coup. Elle s’invite doucement, presque timidement.
Un matin, j’ai réalisé que je n’avais pensé à rien pendant plusieurs minutes.
Je marchais. J’écoutais. J’étais là.
Et cette présence au monde vaut parfois toutes les réponses que je cherchais avant de partir.

La richesse des choses simples

En marchant longtemps, les besoins se réduisent à l’essentiel.
Trouver de l’eau.
Préparer un repas.
Choisir un endroit où planter la tente.
Dormir.

Le reste devient étonnamment secondaire.
C’est alors qu’une autre richesse apparaît.

Chaque sourire reçu, chaque fontaine rencontrée, chaque morceau de biscuit partagé, chaque arbre offrant son ombre devient un véritable cadeau
La gratitude cesse d’être un mot.
Elle devient une manière de vivre.

Je garde en mémoire des dizaines de visages dont j’ai oublié le prénom pour certains, mais jamais leur sourire. Une main qui indique une source. Une boulangère qui glisse un croissant dans mon sac. Un berger qui prend quelques minutes pour parler de son métier. Une famille qui m’invite à partager un café alors que nous ne nous connaissions pas, quelques minutes auparavant.

Ces rencontres sont souvent brèves
Mais elles laissent une empreinte durable.

Elles me rappellent que, malgré les inquiétudes de notre époque, la bienveillance existe encore. Elle est discrète, comme la joie, mais elle est partout sur le chemin.

Se rencontrer soi-même

Beaucoup me demandent si je ne souffre pas de la solitude.

Je réponds souvent que la solitude et l’isolement sont deux réalités bien différentes.
Oui, je marche seul.
Mais je ne me sens presque jamais abandonné.

La forêt devient une présence.
Les montagnes deviennent des compagnes de route
Les villages offrent des visages, parfois une conversation, un café, un sourire.
Et il y a surtout cette rencontre que l’on ne peut éviter.
La rencontre avec soi-même.

Lorsqu’on marche plusieurs semaines, il n’existe plus beaucoup d’endroits où se cacher
Les peurs, les souvenirs, les doutes finissent par nous rejoindre.
Puis, peu à peu, ils s’apaisent.

Le chemin ne résout pas tout. Il ne fait pas disparaître les blessures. Mais il leur donne une autre place. Il nous apprend à vivre avec elles sans qu’elles occupent tout l’espace. C’est sans doute pour cela que je reviens toujours plus léger que je ne suis parti.

Marcher pour revenir à l’essentiel

Je crois que les longues itinérances retirent davantage qu’elles n’ajoutent.
Elles enlèvent le superflu.
Les faux besoins.
Les rôles que l’on peut jouer.
Les urgences que nous nous inventons.

À force de marcher, il ne reste que l’essentiel.
Respirer. Avancer. Regarder. Écouter.
Vivre.

Cette simplicité n’appauvrit pas.
Elle libère.
Et elle nous rappelle que nous sommes infiniment plus riches que nous le croyons lorsque nous acceptons de ralentir.

Pourquoi je repars toujours

Je ne repars pas pour collectionner les chemins.
Je ne repars pas pour additionner les kilomètres.

Encore moins pour prouver quelque chose.
Je repars parce que cette joie silencieuse me rappelle qui je suis.

Elle nourrit mes carnets. Elle inspire mes livres.
Elle donne un sens à ce besoin profond de transmettre ce que le chemin m’apprend.

Car je ne marche pas pour raconter des exploits.
Je marche pour apprendre à mieux regarder le monde.

Et si mes récits trouvent un écho chez ceux qui les lisent, c’est peut-être parce qu’ils parlent moins de mes pas que de notre humanité commune.

Une joie accessible à chacun

Faut-il partir plusieurs semaines pour vivre cela ?
Je ne le crois pas.

Bien sûr, les longues itinérances amplifient cette expérience.
Mais cette joie existe déjà.

Elle attend simplement de lui faire une place.
Un chemin près de chez soi.
Une journée sans écran.
Une nuit sous les étoiles.
Quelques heures où l’on accepte de ralentir.

La marche nous rappelle une évidence que notre quotidien fait souvent oublier.
Le bonheur n’est pas toujours une explosion
Il est souvent une présence.
Discrète. Patiente.
Silencieuse.

Et lorsque l’on apprend à la reconnaître, elle continue longtemps d’habiter nos vies.
Il suffit parfois de sentir l’odeur d’un sous-bois, d’entendre un ruisseau ou de remettre un sac sur ses épaules pour qu’elle revienne.

Ce que l’on me demande souvent

Pourquoi partir marcher plusieurs semaines ?

Parce que le temps long transforme notre regard. Les longues itinérances permettent de ralentir, de retrouver un rythme plus naturel et de vivre pleinement l’instant présent. Elles offrent une expérience intérieure bien plus qu’une performance sportive.

Quels sont les bienfaits de la marche itinérante ?

Marcher plusieurs jours ou plusieurs semaines apaise progressivement le mental. Le silence, la nature, les rencontres et la simplicité du quotidien favorisent l’émerveillement, la gratitude et une meilleure connaissance de soi.

Faut-il être un grand sportif pour partir en itinérance ?

Non. Une longue randonnée demande avant tout de la préparation, de la régularité et de l’écoute de son corps. L’endurance se construit pas à pas, comme le chemin lui-même.

Alors je comprends pourquoi je repars

Je ne cherche pas à fuir le monde.
Je vais simplement retrouver cette part de moi que seul le chemin sait réveiller.
C’est peut-être cela, finalement, la joie silencieuse des longues itinérances.

Les longues itinérances ne sont pas seulement une manière de voyager. Elles sont une manière d’habiter le monde autrement, un pas après l’autre.

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consacrés à l’écriture, à la marche et aux mémoires.

Couverture du roman Le Poids du Sac de Philippe Maschinot

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