Carnets sonores

Carnet sonore n°2 – Le silence du marcheur

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Le silence du marcheur

On me demande parfois pourquoi j’aime tant marcher.

Je pourrais répondre pour les paysages.
Pour les montagnes.
Pour les forêts.
Pour les chemins qui m’éloignent …

Mais ce ne serait pas tout à fait vrai.
Je marche, avant tout, pour retrouver un silence.
Un silence étrange.

Car le silence du marcheur n’est jamais silencieux.
Il commence dès les premiers pas.

Mon sac trouve sa place dans le dos.
Les sangles se tendent.
Ma gourde tinte doucement contre une boucle métallique.
Mes chaussures rencontrent le chemin avec ce bruit sourd que seule la terre sait produire.

Au début, j’entend surtout cela.
Je m’écoute marcher.

Puis, sans que je sache vraiment à quel moment, quelque chose bascule.
Le chemin prend la parole.
Les oiseaux ouvrent le matin bien avant moi.
Ils ne chantent pas pour rompre le silence.
Ils en sont la musique.

Le vent passe dans les hêtres.
Il glisse entre les sapins.
Il joue avec les herbes hautes comme un enfant qui ne se lasse jamais.

Un peu plus loin, un ruisseau accompagne le sentier.
Je pourrais dire qu’il coule.
Mais ce serait lui faire peu d’honneur.
Parfois il murmure.
Parfois il bavarde.
Parfois il se précipite entre les pierres comme s’il avait, lui aussi, un rendez-vous.

Je ralentis.
Le bruit de mes pas devient plus discret.
Je découvre alors que marcher consiste moins à avancer qu’à écouter.

Écouter ce qui est là depuis toujours.
Le craquement d’une branche.
Le froissement d’une feuille.

Le vol soudain d’un merle que je n’avais pas vu.
Une abeille qui hésite autour d’une fleur.

Même le silence possède plusieurs voix.

Il y a le silence des grandes forêts.
Dense
Profond.
Celui qui semble absorber jusqu’à mes pensées.

Il y a le silence des crêtes
Plus vaste.
Presque lumineux.
Là-haut, le vent devient mon seul compagnon.

Et puis il y a le silence du soir.
Lorsque le bivouac est installé.
Que le réchaud s’éteint.
Que la dernière lumière quitte les sommets, et que celle des vallées s’estompent doucement.

Le monde semble alors respirer plus lentement.
Et moi avec lui.
Je crois que c’est à cet instant que le marcheur cesse d’être un visiteur.
Il devient une présence parmi les autres.

Un arbre ne cherche pas à faire du bruit.
Une pierre non plus.
Le ruisseau ne sait même pas qu’il chante.

Pourquoi faudrait-il que nous parlions sans cesse ?
Marcher m’a appris cela.
Le silence n’est pas l’absence de sons.
C’est l’absence de vacarme.
Lorsque celui des pensées s’apaise, un autre monde apparaît.

Le frottement du sac.
Le cliquetis de la gourde.
Le chant des mésanges.
Le bourdonnement des insectes.
L’eau qui cherche son chemin entre les cailloux.
Le vent qui passe sans jamais s’arrêter.

Et ce bruit si régulier des pas.
Un pas.
Puis un autre.

Depuis longtemps, je ne marche plus seulement pour atteindre un sommet.

Je marche pour retrouver cette musique discrète.
Cette partition que personne n’a écrite.
Et qui pourtant accompagne chacun de mes chemins.

Alors je comprends que le silence du marcheur n’est pas un vide.
C’est un langage.
Il ne dit rien.
Et pourtant, il raconte tout.

 

 

Si ce carnet sonore vous a accompagné quelques instants, je vous invite à poursuivre votre visite.
Vous trouverez sur ce site mes récits de marche, mes livres, mes biographies et les prochains carnets sonores qui viendront peu à peu enrichir cette collection.

À bientôt sur les chemins.
Philippe Maschinot

Couverture du roman Le Poids du Sac de Philippe Maschinot

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